Entretien exclusif Africa supply chain magazine – n°17 : Mamoudou TOUNKARA -Directeur associé, Grenier de Guinée
De la collecte dans les bassins de production jusqu’à l’exportation, la performance des filières agricoles se construit à chaque étape de la chaîne d’approvisionnement. Dans cet entretien, Mamoudou Tounkara, Directeur associé de Grenier de Guinée, partage son expérience de terrain et explique pourquoi l’organisation logistique, le stockage, la traçabilité et les investissements dans les infrastructures sont aujourd’hui des leviers essentiels pour améliorer la compétitivité des produits agricoles africains.

- Pouvez-vous revenir sur votre parcours professionnel et les étapes qui vous ont conduit à co-fonder Grenier de Guinée ?
Mon parcours est avant tout celui d’un entrepreneur animé par la volonté de contribuer au développement économique de la Guinée à travers la valorisation de ses ressources agricoles. Très tôt, j’ai été confronté aux réalités du commerce des produits agricoles et aux difficultés rencontrées par les producteurs pour accéder à des marchés organisés et rémunérateurs.
Au fil des années, j’ai développé une solide expérience dans le commerce international, la négociation avec des partenaires étrangers et la gestion des opérations d’exportation. Cette expérience m’a permis de comprendre que la véritable valeur ne résidait pas uniquement dans la commercialisation des produits, mais dans la capacité à structurer toute la chaîne d’approvisionnement, depuis les zones de production jusqu’aux marchés internationaux.
C’est cette conviction qui nous a conduits à créer Grenier de Guinée : bâtir une entreprise capable d’accompagner les producteurs, d’améliorer la qualité des produits et de représenter dignement le potentiel agricole guinéen sur les marchés internationaux.
Aujourd’hui encore, cette vision guide chacune de nos décisions et de nos investissements.

- Comment est née Grenier de Guinée ? Quelle était votre ambition au départ et quelles sont aujourd’hui les principales activités de l’entreprise ?
Grenier de Guinée est né d’un constat simple : la Guinée dispose d’un immense potentiel agricole, mais ce potentiel reste encore insuffisamment valorisé en raison des difficultés d’organisation des filières, des contraintes logistiques et du faible niveau de transformation locale.
Notre ambition initiale était de construire un pont entre les producteurs guinéens et les marchés internationaux en mettant en place une organisation professionnelle de collecte, de stockage, de contrôle qualité et d’exportation.
Aujourd’hui, Grenier de Guinée intervient principalement dans les filières de la noix de cajou et du cacao, avec une présence importante dans les régions de Boké, Kankan et N’Zérékoré. L’entreprise accompagne plusieurs centaines de producteurs et développe des partenariats durables avec des clients internationaux.
Au cours de la campagne 2026, nous avons notamment exporté 4 184,701 tonnes de noix de cajou brutes, illustrant la croissance progressive de nos activités et la confiance accordée par nos partenaires.
Notre ambition dépasse désormais la simple exportation. Nous souhaitons développer davantage la transformation locale, créer plus de valeur ajoutée en Guinée et contribuer activement au développement d’une industrie agroalimentaire compétitive.
- Lorsque vous avez lancé l’entreprise, quels ont été les premiers obstacles auxquels vous avez été confrontés pour organiser la collecte et l’acheminement des produits agricoles?
Les premiers défis ont été liés à l’organisation de la collecte dans un environnement où les producteurs sont dispersés sur de vastes territoires et où les infrastructures routières restent limitées. Il a fallu instaurer une relation de confiance avec les producteurs, structurer un réseau de collecteurs fiables et mettre en place une organisation capable de répondre aux exigences des acheteurs internationaux.
Un autre défi majeur concernait la disponibilité des moyens logistiques, notamment les camions, les entrepôts et les équipements de manutention. Les délais de transport, particulièrement pendant la saison des pluies, pouvaient avoir un impact sur la qualité des produits et sur le respect des engagements commerciaux.
Ces difficultés nous ont poussés à développer une organisation de proximité, basée sur l’anticipation, la planification des campagnes et une présence permanente dans les principales zones de production.

- Grenier de Guinée travaille avec plusieurs filières agricoles. Quelles sont les principales difficultés logistiques que vous rencontrez entre les zones de production et les marchés ?
La logistique constitue probablement le principal défi de notre activité. Les zones de production sont souvent éloignées des ports et des grands centres économiques. Pendant certaines périodes de l’année, l’état des routes complique fortement les opérations de collecte et augmente les délais ainsi que les coûts de transport.
À cela s’ajoutent les besoins en infrastructures de stockage adaptées, la disponibilité des moyens de transport, les exigences de conservation des produits et la nécessité de maintenir une qualité constante jusqu’à l’exportation.
Malgré ces contraintes, nous avons choisi de rapprocher notre organisation des producteurs en développant une présence dans les principaux bassins agricoles. Nos équipes assurent un suivi permanent des opérations de collecte, de contrôle qualité, de stockage et d’expédition.
Cette proximité nous permet de limiter les pertes, d’améliorer la traçabilité et d’offrir à nos partenaires internationaux un niveau de qualité conforme à leurs attentes.
Au-delà des défis, nous considérons que ces contraintes représentent également une opportunité d’innover, d’investir dans de meilleures infrastructures et de construire une chaîne d’approvisionnement plus performante, capable d’accompagner durablement le développement de l’agriculture guinéenne.
- À quel moment de la chaîne d’approvisionnement observez-vous le plus de pertes ou d’inefficacités : la récolte, la collecte, le stockage, le transport ou la commercialisation ?
Les pertes peuvent intervenir à différentes étapes, mais elles sont généralement plus importantes entre la récolte et la collecte lorsque les bonnes pratiques post-récolte ne sont pas toujours respectées. Un séchage insuffisant, un mauvais conditionnement ou un stockage inadapté chez certains producteurs peuvent affecter la qualité finale des produits.
Le transport constitue également un facteur important. L’état des routes et les longs trajets entre les zones rurales et les centres de stockage augmentent les risques de détérioration et les coûts logistiques.
Nous limitons ces risques grâce à un contrôle qualité systématique, un suivi rigoureux des opérations et un accompagnement continu des producteurs afin d’améliorer progressivement les pratiques de collecte et de conservation.
- Comment Grenier de Guinée organise-t-elle concrètement la collecte des produits auprès des producteurs répartis dans différentes régions du pays ?
Notre modèle repose sur une présence de proximité dans les principaux bassins agricoles, notamment Boké, Kankan et N’Zérékoré.
Avant chaque campagne, nos équipes identifient les zones de production, planifient les opérations et coordonnent les activités avec les collecteurs et les producteurs partenaires. Les produits sont ensuite regroupés dans des points de collecte avant d’être acheminés vers nos entrepôts pour les contrôles de qualité, le pesage, le tri, le stockage et la préparation à l’exportation.
Cette organisation nous permet d’assurer une meilleure traçabilité, de réduire les délais et d’offrir à nos clients des produits conformes aux standards internationaux.
Notre priorité est de construire une chaîne d’approvisionnement fiable où chaque acteur connaît son rôle et contribue à la performance globale de la filière.

- Quelle place accordez-vous au stockage dans votre modèle économique et en quoi des infrastructures adaptées peuvent-elles transformer une filière agricole ?
Le stockage est un maillon stratégique de notre modèle économique. Il ne s’agit pas uniquement de conserver les produits, mais de préserver leur qualité, de sécuriser les volumes disponibles et de mieux gérer les périodes de commercialisation.
Des infrastructures adaptées permettent également d’améliorer les conditions de travail, de limiter les pertes après récolte et d’offrir davantage de flexibilité dans la planification des expéditions.
Consciente de cet enjeu, nous avons renforcé nos capacités de stockage afin d’accompagner la croissance de ses activités. Nous sommes convaincus que l’investissement dans des infrastructures modernes constitue un levier essentiel pour améliorer la compétitivité des filières agricoles guinéennes et créer davantage de valeur au bénéfice des producteurs comme des exportateurs
Au fil des campagnes, nous avons compris qu’une chaîne d’approvisionnement performante ne repose pas uniquement sur les infrastructures. Elle repose avant tout sur l’organisation, la confiance entre les acteurs, l’anticipation et l’amélioration continue des pratiques. C’est cette vision qui guide aujourd’hui le développement de Grenier de Guinée.
- L’entreprise a récemment investi dans un nouvel entrepôt de stockage. Quels besoins cet investissement devait-il répondre et quels résultats en attendez-vous ?
L’investissement dans notre nouvel entrepôt répond avant tout à une nécessité d’accompagner la croissance de nos activités. Au fil des campagnes, les volumes collectés ont considérablement augmenté, ce qui exigeait des infrastructures plus adaptées pour assurer un stockage sécurisé et conforme aux standards de qualité.
Ce nouvel entrepôt nous permet de mieux organiser les opérations de réception, de tri, de pesage, de stockage et de préparation des expéditions. Il améliore également les conditions de travail de nos équipes et réduit les risques de pertes liés à une mauvaise conservation des produits.
À terme, nous souhaitons que cette infrastructure renforce notre efficacité opérationnelle, réduise les délais de traitement et consolide la confiance de nos partenaires internationaux. Cet investissement s’inscrit dans notre ambition de bâtir une chaîne d’approvisionnement moderne, performante et durable.

- Dans votre activité, quels sont les coûts logistiques qui pèsent le plus lourdement sur la compétitivité des produits agricoles guinéens ?
Les coûts logistiques représentent une part importante du prix de revient de nos produits. Les principaux postes de dépenses concernent le transport entre les zones de production et les entrepôts, les opérations de manutention, le stockage, les frais portuaires ainsi que le transport maritime.
L’état des infrastructures routières peut également allonger les délais et augmenter les coûts d’exploitation, notamment pendant la saison des pluies. À cela s’ajoutent les fluctuations des coûts du carburant, de la location des camions et du fret international.
Pour rester compétitifs, nous travaillons en permanence sur l’optimisation de notre organisation logistique, la planification des opérations et la réduction des coûts évitables, tout en maintenant un niveau élevé de qualité.
- Comment gérez-vous les questions de qualité, de traçabilité et de conservation des produits tout au long de la chaîne d’approvisionnement ?
La qualité est une priorité absolue chez Grenier de Guinée. Dès la collecte, nos équipes effectuent des contrôles afin de s’assurer que les produits répondent aux exigences de nos clients. Chaque lot est identifié, pesé, contrôlé et enregistré afin d’assurer sa traçabilité tout au long de la chaîne d’approvisionnement. Cette organisation nous permet de connaître l’origine des produits et de garantir une meilleure transparence vis-à-vis de nos partenaires.
La conservation repose également sur le respect de bonnes pratiques de stockage, notamment une bonne ventilation des entrepôts, un contrôle régulier des conditions de conservation et une rotation des stocks. Ces mesures contribuent à préserver la qualité des produits jusqu’à leur exportation.
- Quels types d’investissements seraient aujourd’hui les plus utiles pour renforcer les chaînes d’approvisionnement agroalimentaires en Guinée ?
Le développement des chaînes d’approvisionnement agroalimentaires nécessite des investissements structurants. Parmi les priorités figurent l’amélioration des infrastructures routières reliant les zones de production aux centres de commercialisation, la construction d’entrepôts modernes, le renforcement des capacités de transformation locale et la modernisation des plateformes logistiques.
Il est également essentiel de faciliter l’accès au financement pour les entreprises agricoles, de promouvoir les certifications internationales et d’encourager l’adoption d’outils numériques pour le suivi des opérations et la traçabilité des produits.
Ces investissements permettront non seulement de réduire les coûts logistiques, mais aussi d’améliorer la compétitivité des produits agricoles guinéens sur les marchés internationaux.

- Quel rôle les coopératives et les organisations de producteurs peuvent-elles jouer dans l’amélioration de la logistique agricole ?
Les coopératives et les organisations de producteurs occupent une place essentielle dans la structuration des filières agricoles. Elles facilitent la collecte, améliorent la circulation de l’information et favorisent l’adoption de bonnes pratiques de production et de commercialisation.
En travaillant en partenariat avec ces organisations, les entreprises comme Grenier de Guinée peuvent mieux planifier les campagnes, sécuriser les volumes, améliorer la qualité des produits et réduire les coûts liés à la dispersion des producteurs.
Le renforcement des coopératives constitue donc un levier stratégique pour construire des chaînes d’approvisionnement plus efficaces, plus inclusives et plus résilientes.
- Parmi les défis que vous rencontrez en Guinée, lesquels vous semblent communs à de nombreux pays africains ?
Au-delà des réalités propres à la Guinée, nous constatons que de nombreux pays africains font face aux mêmes défis en matière de chaîne d’approvisionnement agroalimentaire. Les insuffisances des infrastructures routières, le manque d’entrepôts modernes, l’accès limité au financement, les coûts élevés du transport et la faible capacité de transformation locale sont des problématiques largement partagées sur le continent.
À cela s’ajoutent les difficultés liées à la structuration des filières agricoles, à l’organisation des producteurs et à la conformité aux exigences des marchés internationaux. Pourtant, l’Afrique dispose d’un potentiel agricole exceptionnel. La véritable opportunité réside dans notre capacité à transformer ces contraintes en leviers de développement grâce à des investissements ciblés, à l’innovation et à une meilleure collaboration entre les acteurs publics et privés.
Chez Grenier de Guinée, nous sommes convaincus que les solutions passent par une approche intégrée de la chaîne de valeur : accompagner les producteurs, investir dans les infrastructures, renforcer les capacités logistiques et promouvoir la transformation locale. C’est ainsi que nous pourrons améliorer durablement la compétitivité des produits africains.

- Si vous deviez adresser un message aux décideurs guinéens et africains sur la question de la logistique agroalimentaire, quelle serait selon vous la priorité absolue ?
La priorité absolue est d’investir dans des chaînes d’approvisionnement modernes, résilientes et inclusives.
Une agriculture performante ne peut exister sans une logistique performante. Les producteurs ont besoin de routes praticables, d’entrepôts adaptés, de solutions de financement, d’outils de traçabilité et d’un environnement favorable à l’investissement. Ces éléments sont indispensables pour réduire les pertes post-récolte, améliorer la qualité des produits et renforcer la compétitivité de nos entreprises.
Le secteur privé est prêt à jouer pleinement son rôle. Les entrepreneurs investissent, innovent et créent des emplois. Mais leur action sera d’autant plus efficace qu’elle s’inscrira dans un cadre où les politiques publiques, les institutions financières et les partenaires techniques travaillent en synergie avec les entreprises.
Je suis convaincu que la Guinée dispose de tous les atouts pour devenir un acteur majeur de l’agro-industrie en Afrique de l’Ouest. Nos terres sont fertiles, nos producteurs sont engagés et nos entreprises gagnent en professionnalisme. Il nous appartient désormais de construire ensemble des chaînes d’approvisionnement capables de créer davantage de valeur ajoutée localement et de renforcer la place de la Guinée sur les marchés internationaux.









